1 septembre 2026

Dernier Miptv, 2024 : la fin d’une époque

« It’s the end of an era » – la fin d’une époque – fut le commentaire qu’on entendit le plus dans les couloirs du dernier Miptv, qui ferma ses portes le 10 avril 2024 à Cannes, pour toujours. L’arrêt du Marché International des Programmes TV, 61 ans après sa création, avait été révélée dix jours avant son début par l’organisateur RX, qui prévoit à la place la création d’un Mip London à moindre échelle et à d’autres dates, calées en complémentarité avec les London Screenings fin février.

L’annonce aura vraisemblablement fait annuler leur venue à certains, tandis que d’autres, au contraire, n’auront pas voulu manquer la dernière, en souvenir de toutes ces années passées. Certes, l’édition d’automne, le Mipcom, elle toujours suffisamment fréquentée, va continuer. Mais, pour ceux qui constituent le coeur de la communauté internationale de l’audiovisuel, ces deux marchés étaient comme les deux jambes d’un même rendez-vous majeur qui aura rythmé et même articulé leur calendrier professionnel depuis quinze, vingt, trente, quarante ans, voir plus. Pour certains, toute leur carrière. L’émotion était donc palpable. « Thank you MIPTV for all these magical moments« , pouvait on lire sur l’une des publicité d’un distributeur international de programme devant le Majestic, titrée The Last Dance

C’est que symboliquement, le MIPtv est aussi le premier salon international à avoir été créé pour les programmes tv, fondé par le visionnaire Bernard Chevry en 1963 à Lyon avant de s’installer à Cannes en 1965, et d’y lancer peu après le Midem. Sa société Midem Organisation sera vendue à Reed Exhibition en 1990, devenant Reed Midem, puis, après fusion interne avec Reed Exhibition, RX France en 2021. Signe du changement d’époque, le Midem est le premier à avoir été arrêté par RX, avant d’être repris par la ville.

Un Mipcom mieux placé dans un calendrier, un calendrier devenu surchargé

Cette décision ne fut pas pour autant une surprise pour les habitués. La participation du Miptv s’était effritée au fil du temps, et bien avant le Covid. Le Mipcom, créé beaucoup plus tard, en 1985 (en remplacement du Vidcom), avait pris l’avantage. Se tenant en octobre, il était mieux adapté côté timing en matière de livraison de programmes et d’agenda pour certains territoires. Le Miptv a atteint son record de participation en 2008, après s’être adjoint le Milia, avec 13.300 participants en provenance de 104 pays. Déjà cette année là le Mipcom prenait l’avantage, et les chiffres s’érodèrent ensuite année après année. En 2019, alors que le Mipcom comptait toujours 13.500 participants, le MipTV peinait à atteindre les 10.000, selon les chiffres officiels de l’organisation.

L’agenda est certes surchargé et l’activité change. Le développement de la production dans de nombreux pays ces quinze dernières années a notamment réorienté en partie l’activité autour des montages financiers, pour lesquels de plus petites manifestations thématiques et/ou régionales, moins onéreuses, peuvent être mieux adaptées, certaines étant des festivals et offrant une proximité avec le créatif. Car un stand au Miptv c’est cher. Autre phénomène, la concentration, qui réduit le nombre de gros acteurs donc d’exposants potentiels.

London calling

C’est vraisemblablement aussi le succès des London Screenings, évènement sans espace d’exposition se tenant un peu plus d’un mois avant, fin février, qui aura eu raison du Miptv. La relance des London Screenings, d’abord en virtuel pendant le Covid par les grands groupes indépendants basés à Londres, ou super Indies, fut un succès et elles prirent de l’ampleur. Le concept des London Screenings est totalement différent, basé sur des présentations dans des salles de cinéma, et elles ont l’avantage, pour ces groupes d’être organisées de chez soi.

En créant un Mip London, le groupe britannique organisateur du MIPtv, RX, cherche donc à se greffer sur ce succès, en offrant aux sociétés qui n’ont pas de bureau à Londres, la possibilité d’organiser des screenings elles aussi. Lucy Smith l’a bien précisé, le nouvel évènement n’aura ni la même ampleur ni la même ambition. Ce sera autre chose. Le Mip London se déroulera à l’hotel chic et central du Savoy, proposant des espaces pour les rendezvous, avec location à l’extérieur de deux salles pour les projections. Répondant à ceux qui s’inquiétaient de la la cherté de l’hébergement à Londres, elle a indiqué que des prix avec des hotels seraient négociés.

La fin de la peak TV

La fin d’une époque, c’est aussi que le formidable essor du marché qu’ont occasionné les plateformes de streaming, semble être arrivé à son apogée et pourrait bien maintenant redescendre, les acteurs traditionnels commençant à être affectés. « Les revenus de la publicité TV et de la télévision payante sont en déclin, tandis que le streaming par abonnement arrive à saturation », résumait en dans sa présentation inaugurale, l’analyste Fred Black d’Ampere Analysis. Des facteurs qui, combinés à un ralentissement de l’économie mondiale et une augmentation du coût de la vie et à l’inflation, poussent donc tous les acteurs, y compris les streamers à couper dans leur dépenses. Ils cherchent de nouvelles voies de monétisations notamment en commercialisant de la publicité, continuait-il. « La peak tv est bel et bien derrière nous ».

Croissance par secteurs en 2023

A l’échelle mondiale, selon les statistiques d’Ampere, les revenus issus des abonnements de la SVoD ont continué de progresser l’an dernier, mais leur croissance a ralenti. Ils représentent maintenant une part du marché de 24%, toujours derrière la télévision payante à 36%, mais dont les revenus s’effritent, tout comme ceux de la publicité TV (28% de PdM). La plus forte progression l’an dernier vient de la publicité sur les offres AVoD et FAST (free ad-supported streaming TV) mais la croissance porte sur d’encore très petits chiffres, ne représentant que 4% du marché.

Les commandes se contractent donc, dans un peu tous les genres, selon Ampere, qui a notamment dressé à l’occasion du Mipdoc un tableau peu encourageant pour le documentaire, gardé à flot surtout grâce aux chaînes publiques.

Évolution des commandes TV par genre dans 22 marchés clé

Les streamers expérimentent davantage le direct

Avec l’arrivée à maturité, les plateformes de streaming évoluent dans leur programmation. Elles se mettent à se positionner davantage sur ce qui fait la spécificité des chaînes, la diffusion d’évènements en direct, a indiqué Frédéric Vaulpré (en photo à droite), directeur de Glance, filiale internationale de Médiamétrie. Ils achètent davantage de droits sportifs, comme la retransmission depuis l’an dernier des matchs du jeudi soir de la NFL sur Prime Video aux USA. Plus récemment, Netflix a annoncé un accord avec la WWE (World Wrestling Entertainment) pour les droits de diffusion exclusifs aux USA, Canada, Royaume-Uni et Amérique latine du rendez-vous hebdomadaire du catch américain, Raw jusqu’à présent diffusé sur le câble (sur USA Network), pour une durée de dix ans et 5 milliards de dollars.

Elles cherchent aussi à programmer les sorties de leurs séries davantage, a souligné Frédéric Vaulpré, les mettant en ligne en plusieurs fois plutôt que tout d’un coup comme avant. Même Netflix (qui reste un grand adepte du binge, NDLR) le fait plus souvent. La dernière saison de The Crown, par exemple, fut mise en ligne en deux fois, les quatre premiers épisodes d’abord, puis, un mois plus tard, les six suivants, ce qui permet de voir rebondir l’audience.

Les formats reviennent en Traitres

Si les séries fiction demeurent , haut la main, le genre vedette, c’est du côté des formats de divertissement que l’action se situait, avec la percée de nouveaux formats et le développement du genre chez les streamers.

Selon la société d’étude K7 media, présentée par Michelle Lin, Head of data & analysis, 531 nouvelles adaptations ont été lancées dans le monde en 2023 de 352 formats différents, soit une moyenne de 1,5 adaptation par titre. Banijay est fortement en tête, responsable de 31% des lancements, suivi de Fremantle (18%), d’ITV Studios (9%) et d’All3Media (8%).

Alors que depuis Masked Singer, 2019, on n’avait rien vu venir d’aussi fort, 2023 a célébré un nouveau format phénomène, The Traitors, dont la première adaptation date d’il y a deux ans (et est française, Les Traitres a déjà eu deux saisons sur M6), et qui fut le programme le plus adapté l’an dernier avec 11 nouveaux lancements, portant le nombre d’adaptations à 29.

C’est, selon le classement de K7Media, le cinquième format avec le plus de versions actives, derrière les formats installés depuis plus longtemps, The Voice (toujours en tête avec 40 versions actives), Dragon’s Den (Qui veut être mon associé, 32 versions), Got talent (Incroyable talent, 31 versions), et MasterChef.

Le format à surveiller est The Floor de Talpa Studios lancé aux Pays-Bas l’an dernier (et déjà adapté notamment avec succès sur France 2 ). Fait confirmé par la présentation de The Wit, qui a donné des statistiques plus récentes, sur les six derniers mois, d’octobre 2023 à mars 2024. The Floor est en tête, suivi de LOL.

Les plateformes multiplient les adaptations locales de leurs formats vedettes

Le format japonais LOL Last One Laughing (titre d’origine Documental) fut adapté dans 8 pays en 2023, représentatif d’une autre tendance, chez les streamers cette fois, de décliner leurs marques à plusieurs de leur territoires. LOL est déjà un gros succès sur Prime notamment en France, en Italie et en Allemagne, et la liste s’est progressivement allongée à une vingtaine de versions. Parmi les nouveaux pays, l’Irlande, le Danemark , la Norvège, la Pologne, les Pays-Bas, l’Afrique du sud..

Les plateformes deviennent de plus en plus friandes de formats notamment de télé-réalité. Pour K7Media le rising format buyer l’an dernier fut ainsi Prime Video, tandis que le format le plus prometteur fut Good Luck Guys de Banijay, adapté en 2023 pour des plateformes dans six pays, aux Pays-bas et dans quatre pays nordiques à nouveau pour Prime Video (déjà en seconde saison au Norvège, au Danemark et en Suède), et en Allemagne pour la SVoD locale, Joyn. Jeu d’aventure à touche humoristique dont les participants sont des influenceurs et candidats de télé-réalité, il s’agit de l’adaptation d’un format français Les Apprentis aventuriers, lancé en 2016 sur W9 (et qui en est à sa septième saison en France).

Dans le même esprit, Netflix, a adapté sa série de télé-réalité Too Hot To Handle dans quelques autres pays, tandis qu’après le succès de l’adaptation française Nouvelle Ecole, dont la saison 3 sort cet été, le concours de rap, de Netflix, Rythm + Flow a eu sa version italienne en début d’année.

Les plateformes s’intéressent actuellement aux concours de talents, s’emparant de formats TV, comme Got Talent (J’ai un incroyable talent) qui a atterrit sur Disney+ Italie l’an dernier pour sa treizième saison, après avoir été diffusé sur Canal 5 puis Sky Uno. Prime Video va bientôt relancer Popstars en France et a repris avec succès Operaciòn Triunfo (le format qui a inspiré Star Academy) pour une 12ème saison en Espagne, après son non-renouvellement par TVE trois ans avant.

Nouveaux types de partenariats notamment dans le format

Autre tendance dans les formats, de nouveaux types de collaborations internationales. Le succès des Traitors à l’international est clairement lié à celui rencontré en Angleterre sur la BBC (ou la seconde saison en début de cette année a doublé son audience pour finir à 8m de téléspectateurs) et aux USA sur la plateforme du groupe NBCUniversal, Peacock (meilleur lancement d’une télé-réalité). Or, ces deux adaptations étaient le fruit d’une coopération inédite entre les groupes NBCUniversal et BBC, les deux groupes co-développant et mettant leurs resources en commun. Leurs deux versions des Traitors sont par exemple produites dans le même lieu par la même société (Studio Lambert, qui fait partie de All3Media qui détient les droits).

NBCUniversal et BBC cherchent maintenant à s’allier sur d’autres projets « de télé-réalité de prestige qui puisse fonctionner des deux côtés de l’Atlantique » ont-ils décrit lors d’une session dédiée. Nouvel élu, le format d’aventure Destination X, qui sera cette fois destiné carrément au network NBC. Ils en ont acquis les droits pour leur territoire respectif et la production a été confiée à TwoFour (groupe ITV). « Nous nous sommes rendu compte que nous recherchions le même type d’audience et avions les mêmes perspectives par rapport au programme, la même vision » a commenté Ed Havard, SVP Non scripted programming NBCUniversal. Il s’agit d’un partenariat « purement créatif » , qui vise  » à créer le maximum d’impact dans un marché de plus en plus compétitif et fragmenté » a ajouté Syeda Irtizaali, Editor of unscripted à la BBC.

Tous les diffuseurs surveillent leurs coûts, et les budgets de production augmentent, les partenariats internationaux sont plus que jamais de mise, y compris chez les networks américains, qui semblent prêts à en expérimenter davantage.

The Americas

NBC Universal Alternative Studios a ainsi annoncé s’être associé à la BBC également, pour une série histoire naturelle haut de gamme, cette fois, produite par BBC Studios Natural History Unit, The Americas, racontée par Tom Hanks, qui prête sa voix à un documentaire pour la première fois, avec une musique composée par l’Oscarisé, Hans Zimmer. Ce sera la première fois que le network NBC diffusera un animalier. Prévue l’an prochain la série aura demandé cinq ans de production. NBCUniversal Global TV Distribution en assure la distribution internationale.

Huit diffuseurs public européens pour des séries haut de gamme

Avec l’escalade des budgets, très importante dans la fiction, les coproductions internationales, si difficiles peuvent-elles être, demeurent la solution pour pouvoir produire de gros projets, notamment pour les petits pays, expliquait dans un autre débat, la chaîne publique flamande, VRT. Elle fait partie des signataires d’un nouvel accord, qui vise à co-produire des séries haut de gamme. Les cinq pays nordiques (NRK, SVT, YLE, DR, Rùv) en avaient déjà un entre eux, il s’étend aux chaînes publiques ZDF en Allemagne NPO aux Pays-Bas (NPO) et VRT en Belgique, avec pour objectif de co-produire et distribuer à l’international 8 séries (une initiée par chacun des partenaire), à destination des 18-45 ans. Un accord également représentatif de besoin des chaînes traditionnelles de mieux attirer le public jeune, parti sur les plateformes.

Si c’est la fin d’une époque, ce n’est donc pas la fin des échanges internationaux, bien au contraire. Reste à savoir comment la fréquentation des manifestations professionnelles et l’agenda des uns et des autres va se réorganiser, à moindre budget.

Lectures complémentaires

L’article compte-rendu du Hollywood Reporter ainsi que celui du 1er avril, Is MIPTV in its Last Legs?, paru avant le début de la manifestation, l’article de Variety du 15 avril concernant le futur de Canneseries. Lien vers l’article du blog de la société d’étude Plumresearch sur le succès du lancement de Fallout. Le communiqué de presse de Netflix sur l’accord avec WWE concernant le catch américain , celui d’Amazon Prime Video du 20 février sur le succès et renouvellement d’Operaciòn Triunfo en Espagne. Le communiqué de NBC sur Destination X, celui de la BBC de 2021 sur The Traitors , celui de fin novembre de la ZDF sur les huit premiers projets de New8.

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